D'invisibles girondins...

S'il existe à Bordeaux plusieurs monuments emblématiques de la ville, la "Colonne des Girondins", ou "Monument des Girondins" ou encore "Fontaine des Girondins" comme certains l'appellent, est certainement l'un des plus insolites. Si chacun a sa préférence quant à sa dénomination, l'élément commun à ces multiples noms est sans conteste celui désignant les Girondins, en l'honneur desquels l'ensemble a été édifié. Et pourtant, vous aurez beau chercher scrupuleusement parmi les 34 sculptures que forme la structure, vous ne trouverez nulle trace de ces Girondins à qui l'on a voulu rendre hommage. Pour comprendre cette absence inattendue, il faut remonter l'histoire qui ne s'est pas tout à fait déroulée comme prévu...

Tout d'abord, qui sont les Girondins dont on parle ? Ce sont huit députés qui, originaires de la bourgeoisie de province et des milieux portuaires, avaient pour habitude de siéger à l'Assemblée Législative puis à la Convention. Les deux groupes de députés étaient formés de Pierre Victurnien Vergniaud, François Buzot, Jérôme Pétion de Villeneuve, et Charles Jean Marie Barbaroux d'une part, et Élie Guadet, Armand Gensonné, Jean-Antoine Grangeneuve, et Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède d'autre part.

Durant la Révolution Française, ces hommes sont montés à Paris pour défendre le droit à la liberté mais, victimes de La Terreur, ils ont été exécutés par leurs opposants, les Jacobins de Paris (ou Montagnards) en 1793. Dans les faits, très peu d'entre eux étaient réllement originaires de la Gironde, mais ces personnages sont devenus aux yeux des Bordelais des martyrs et la dénomination de "Girondin" est restée.

Dès 1868, l'architecte Julien Guadet, petit-neveu du député girondin Élie Guadet, établit un projet de monument à la mémoire des Girondins pour la place Dauphine – actuelle place Gambetta –, à Bordeaux (c'est sur cette place que les dernières exécutions de députés girondins et de leurs partisans, ont eu lieu). En 1881, il est repris par le conseil municipal de la ville de Bordeaux qui choisit en 1887 le centre des allées de Tourny comme emplacement. Un concours est ouvert à tous les artistes français pour proposer un projet : ceux de Labatut et Esquié sont d'abord préssentis gagnants mais c'est finalement celui du statuaire Achille Dumilâtre, arrivé second au concours, qui sera retenu après avoir été revu par l'architecte Victor Rich.

Cependant, dans le même temps, un autre projet était en cours pour orner la place des Quinconces d'une fontaine monumentale commandée à Bartholdi. Réalisée en 1888 mais jugée trop chère, c'est la ville de Lyon qui en fait l'acquisition et Bordeaux prend alors la décision de regrouper les deux projets – celui du monument aux Girondins, et celui de la fontaine – en n'en formant plus qu'un, celui d'un monument-fontaine qui sera érigé sur la place des Quinconces.

Les travaux débutent en 1894 avec l'érection d'un échafaudage en bois de 54 m de hauteur et se termineront en 1902, mais le projet ne sera pas réalisé en entier : bien que dédié aux Girondins, les deux groupes de statues représentant huit des principaux députés ne seront jamais réalisés, faute d'argent, et leurs emplacements sur le socle de la colonne, en arrière de chacune des deux fontaines, demeurent toujours inoccupés.

L'hommage aux Girondins n'a donc jamais pu être terminé et il s'en est même fallu de peu pour que la place des Quinconces reste vide, sans aucun monument, Girondins ou non. En 1942, la sculpture de 52 tonnes est vendue 30 francs le kilo aux Allemands dans le but d'être fondue et les personnages sont donc déboulonnés en 1943, envoyés par train à Angers pour être exposés dans une ville française sous occupation allemande. Seule la colonne de marbre et sa statue de la Liberté restent à Bordeaux. Par miracle, le tout est retrouvé intact en octobre 1944, avant un retour à Bordeaux en juillet 1945.

Après que les éléments aient été stockés au pied du pont d'Aquitaine pendant plusieurs années, un ancien réfugié espagnol les redécouvre en 1968 échoués au milieu des hautes herbes. Il faudra la constitution d'une association, de longs combats et une campagne de presse pour que Chaban Delmas, réélu en 1977 , consente au retour des Girondins chez eux, après reconstitution du puzzle géant par le musée d'Aquitaine et restauration à l'identique, pendant des mois et des mois, dans les hangars des quais.

Le monument en lui-même se compose d'un large socle encadré de deux bassins, ornés de chevaux et de groupes en bronze, et surmonté d'une colonne de 43 mètres de haut où culmine (à 54 mètres de hauteur) la statue en bronze de la Liberté brisant ses chaînes, tournée vers le centre ville de Bordeaux.

Les groupes suivants figurent parmi les sculptures :

- vers le Grand Théâtre : le quadrige des chevaux marins (ci-dessus) est une représentation du Bonheur. Le triomphe de la République avec au pied du char Ignorance, Mensonge et Vice précipités dans l'abime (ci-dessous).

- vers les Chartrons : le triomphe de la Concorde, symbolisant la paix et la fraternité.

- vers le fleuve : la Tribune avec le coq gaulois et deux femmes, à sa droite l'Histoire et à sa gauche l'Éloquence.

- vers la place Tourny : la ville de Bordeaux assise sur la proue d'un navire avec une corne d'abondance. À droite du socle, une allégorie fluviale : la Dordogne, et à gauche la Garonne.

Si vous cherchez bien, vous pourrez aussi trouver le Service Militaire Obligatoire (l’Enfant au drapeau), l’Instruction publique (l’Enfant et l’Abécé- daire), l’Enfant licteur (escorte des magistrats qui possèdent l'imperium, c'est-à-dire le pouvoir de contraindre et de punir), l’Abondance (une femme allongée tient une gerbe et sème avec le sourire de l’espérance), le Commerce et l’Industrie (l’enfant au globe et l’enfant au tonneau), les Arts et les Sciences (sculpture, peinture, musique couronnés par les lauriers de la Gloire).

C'est ainsi que vous pouvez aujourd'hui enfin contempler cette magnifique fontaine qui après moultes péripéties a survécu même si son objectif originel n'a finalement jamais pu être réalisé et que le paradoxe de ce monument érigé à la mémoire des Girondins tient en leur absence.

Seule une plaque commémorative, gravée des noms de huit députés girondins, est apposée au monument en 1989, lors des 200 ans de la prise de la Bastille. Mais le choix diffère du projet initial, les noms retenus étant ceux des huit membres du parti girondin effectivement députés du département de la Gironde. Ainsi, seuls cinq des huit députés formant les deux groupes de statues prévus initialement se retrouvent sur cette plaque.

Il est classé au titre des monuments historiques depuis le 16 mars 2011.

Où les trouver : Place des Quinconces

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